Au revoir au Père Soudé

Le 25 octobre dernier, nous avons dit au revoir et merci au Père Bernard Soudé, qui a souhaité partir en maison de retraite. Nous lui rendons hommage pour tout ce qu’il a apporté à chacun dans notre maison depuis tant d’années.

le Père Soudé dans sa bibliothèque Travailler avec le père Bernard Soudé a été une réelle bénédiction et une chance. Il a toujours eu à coeur, durant ces huit années de collaboration, de vouloir partager son savoir. Il a su avec son humour rendre cette tâche enthousiasmante. Notre rôle de bibliothèque du diocèse et du séminaire est d’être les bons gardiens et gérants d’un trésor inestimable, tout en le mettant en valeur. Le monde a changé depuis le temps où le père Soudé a commencé à travailler au séminaire, et il a su prendre le tournant d’internet. Régulièrement nous faisions des mini-concours entre sa mémoire et Google. Il est à noter qu’il ne gagnait pas toujours, mais quand même ! Une telle mémoire est incroyable !

Heureusement le gros travail d’organisation et de catalogage s’est fait « sous son règne ». Il a toujours eu pas mal d’idées judicieuses pour dynamiser la bibliothèque. Il arrivait dans mon bureau avec mille idées et moi, voyant la somme de travail, je soupirais. Et puis ça faisait son chemin dans ma tête et des projets sont nés tous plus passionnants les uns que les autres. La réciproque était pareille et il fallait que je mesure mes idées pour ne pas que le père Soudé fonce tête baissée dedans. Tout cela conjugué avec une équipe de bénévoles extraordinaires, nous avons vraiment vécu des temps bénis que nous allons essayer de faire durer. FIAT !

Cécile LEMAIRE, Bibliothécaire du CERC


Il y a des vins qui en vieillissant deviennent du vinaigre, d’autres des grands crus. Le père Bernard Soudé a été plutôt de la seconde catégorie !

La place d’un « ancien » de 93 ans dont 70 ans de ministère presbytéral, dans une communauté de séminaire est intéressante. En effet, c’est une présence gratuite qui replace le ministère dans sa finalité et non pas dans son action.

Quand tout s’en va, il reste l’essentiel : son amour de Dieu, de l’Eglise et de son prochain. Etre un grand cru, c’est savoir s’enthousiasmer, s’intéresser, témoigner d’une vitalité intérieure et réaliser ainsi cette exhortation du Pape François dans « la joie de l’Evangile » : « la joie de l’Evangile remplit le coeur et toute la vie de ceux qui rencontrent Jésus. Ceux qui se laissent sauver par lui sont libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement ».

Nous, séminaristes et prêtres formateurs, pouvons alors dire : « nous sommes témoins de l’oeuvre de Dieu. Et si Dieu l’a fait pour l’un, il pourra bien le faire en nous aussi ! ». Que Dieu soit béni pour cette présence.

P. Karl-Aymeric de CHRISTEN, directeur du 1er cycle (Diocèse d’Orléans)



PanoramixQuelle est la potion magique du père Soudé ? Un livre ne suffit pas, car les ingrédients sont nombreux et divers. Je me souviens de ma première rencontre avec ce grand personnage. Il se situait en haut de l’escalier du parking, à l’affut de nouvelles têtes. sa première phrase fut : « bienvenue, comment t’appelles-tu, d’où viens-tu ? ». Je répondis : « Jean-Marie, de Besançon ».

Le Père Soudé représente pour moi l’âme de cette maison. en errant dans les couloirs, ou bien à d’autres moments, il avait un brin d’humour. Lors de ma première braderie Soudé en salle A, (une vente de livres portant le nom du fondateur, c’est épatant) il y avait une frénésie. Chacun était disposé en rang, à commencer par les plus aînés (moi, j’étais au bout). Tel Lucky Luke, le père Soudé dégainait son trousseau pour ouvrir le saloon du livre Soudé, afin de dénicher l’occasion du siècle, sur ses conseils.

Pour moi, le père Bernard Soudé était notre Panoramix de la communauté, par sa sagesse, ses conseils, sa spiritualité, son discernement. Il a contribué à mon cheminement vocationnel, et c’est une belle figure de pasteur à suivre. Comme le grimoire de Merlin l’enchanteur, chaque page de rencontre avec le père Soudé s’écrivait au fil du temps, car il y avait toujours quelque chose à dire.

Jean-Marie LARUE, 6ème année Diocèse de Besançon

 

Je suis ma bibliothèque » 

On dit des Académiciens qu’ils sont « immortels ». Ils ont trouvé dans la figure du père Soudé un véritable partenaire, voire un concurrent ou un adversaire. Car l’immortalité pour lui n’est pas qu’un vain mot, non seulement parce qu’il y croit, mais parce qu’elle semble chez lui avoir pris corps ici bas. 

Une bibliothèque (biblio-thêkê) désigne originellement une « salle » ou un « meuble » contenant des livres. Mais le père Soudé n’est pas seulement un « meuble » de la bibliothèque au sens où l’ôter serait ne plus la faire exister, mais il est le « meuble-bibliothèque », car en lui tous les livres sont contenus, et comme lus et déchiffrés. 

« Je suis ma bibliothèque » pourrait dire le père Soudé, comme « je suis ma pensée » chez Descartes ou comme « je suis mon corps » chez Nietzsche. Il se produit étrangement une sorte de « transubstantiation » du père Soudé à sa  bibliothèque, de sorte qu’il devient la « matière de sa bibiothèque » comme Montaigne disait être la « matière de son livre ». Le père Soudé a toujours et en quelque sorte glorifié Dieu par sa bibliothèque comme on glorifie Dieu par son corps. Ne pas lui rendre un livre est comme lui amputer un bras, et le féliciter pour l’achat d’un ouvrage est l’exhausser à un point d’élévation jamais égalé.  

Il y a en effet, et peut-être, une certaine forme de béatitude à contenir tous les livres en soi. En « être gros » n’est pas faire preuve d’obésité, loin s’en faut en l’espèce (!), mais porter presque maternellement tout ce qui est paru et qui est sagement rayonné, et tout ce qui viendra et qui sera amoureusement rangé. 

Rien de pire dès lors, et puisque ce sont presque là les organes de son corps, que déplacer un livre, voire de l’oublier, ou pis encore de le perdre jusqu’à en être à jamais damné. Les séminaristes le savent, et les professeurs parfois aussi, qui sont rappelés à l’ordre pour un ouvrage qu’ils possédaient malheureusement et dont ils avaient oublié jusqu’au titre lui-même. 

Car, outre sa silhouette athlétique et sa  légendaire souplesse - dont on se demandera s’il ne faudrait pas davantage « manger de livres » pour aussi bien « durer » -, le père Soudé ne manque pas de mémoire, là où précisément on aurait préféré qu’une forme d’amnésie puisse aussi le frapper. Peut-être peut-il oublier un nom, omettre un événement, rater un rendez-vous - mais jamais omettre le titre d’un livre, surtout si vous le lui avez emprunté. 

Bref, le père Soudé ne fait pas que collectionner les livres, ou n’est pas qu’un « meuble » parmi les livres, ou le « meuble » qui contient tous les livres, il est lui-même un livre, voire le livre qui embrasse tous les livres à l’instar du « rouleau » de l’Apocalypse. 

Il y a le « livre de vie » (liber vitae), le « livre de l’Ecriture » (liber Scripturae), le « livre du monde » (liber mundi), le « livre de l’expérience » (liber experientiae), et vient maintenant le « livre du Père Soudé » (liber patris Soudis). Mais le « Livre du père Soudé » n’est pas à lire en cela qu’il en serait l’auteur, mais à déchiffrer en cela qu’il est « lui-même la matière de son livre ». Il est certaines consciences, la chose est plutôt rare et tout voyeurisme mis à part, que l’on aimerait « scanner » pour savoir ce qui s’y passe et ce qu’on pourrait y trouver. Outre le cauchemar d’une bibliothèque en flamme, on y verrait certainement aussi le rêve d’un siècle traversé, d’une culture parfaitement assimilée, et une rare faculté à s’adapter. Nos anciens sont souvent les plus « modernes », ou à tout le moins ceux qui savent que la tradition n’a pas de sens si elle n’est revisitée et vivifiée. Cela le père Soudé l’aura appris à des générations de séminaristes qui, à son école, auront bien voulu se plier. Mais encore faut-il « vouloir lire », et même « savoir lire », ce que la figure du père Soudé jamais ne saura nous faire oublier. 

Emmanuel FALQUE, Professeur de philosophie

départ du P.Soudé